3. Protéger Son Investissement

Denis CaronPierre-Alain BlaisDenis Caron et Pierre-Alain Blais
Chercheurs, Services Recherche et Transfert de technologie
Collège d'Alfred

Voici le dernier volet de la série d'articles portant sur la viticulture dans nos régions froides. Le premier traitait de l'établissement d'un vignoble sous notre climat, le second des méthodes de palissage et de taille de la vigne. Le présent article se veut un survol des méthodes de lutte contre les ennemis de la vigne et… surtout comment les protéger contre nos grands froids.

La vigne peut geler… Damné hiver !
D'origine méditerranéenne, la vigne vinifera n'a pas développé les mécanismes de résistance au froid que possèdent toutes les vivaces qui passent notre hiver sans protection. Des études sur les seuils de mortalité des vignes dans le Nord-Est de l'Amérique ont déterminé que ce sont les grands froids et les vents desséchants qui sont les plus à craindre. En effet, en dessous de -20°C toutes les variétés viniferas et la plupart des hybrides perdent des bourgeons (souvent fructifères), et si le froid intense persiste, ce sont des branches entières et même le pied au complet qui gèlent, surtout lorsqu'il n'y a pas de couche de neige isolante. Certains hybrides dits rustiques sont apparemment capables de bien résister à l'hiver sans protection particulière (jusqu’à -30°C), comme les Kay Gray, St-Pepin ou St-Croix (voyez le tableau des variétés accompagnant le 1er article). Par contre, il y aura toujours ces hivers imprévisibles où le mercure chutera à des records inégalés, auxquels aucune vigne connue ne résiste. Alors, le viticulteur attentionné ne prend pas de chances : il protège toutes ses vignes contre les grands froids d'hiver.

Les vignes… tu butteras à chaque hiver
Traditionnellement, on descend les branches latérales des pieds de vigne sur le sol, et on butte le rang d'un monticule de terre d'environ 25 cm de haut. C'est le buttage, une opération majeure sur les grands vignobles, qui débute dès que les vignes ont perdues leurs feuilles et se sont bien endurcies à l'automne. Bien que de la machinerie spécialisée ait été mise au point récemment, le buttage/débuttage demeure une opération délicate et onéreuse. En outre, beaucoup de sol doit être déplacé, ce qui est coûteux en énergie et en temps. Le buttage de vignes compte donc beaucoup de désavantages, sans compter les risques incessants de blesser les plants au cours des opérations. Ainsi, les vignes buttées à chaque année survivent moins longtemps que les autres. Enfin, les vignes doivent être rapidement dégagées dès que les bourgeons se réveillent au printemps, sous peine de maladies précoces.

Les clôtures à neige et autres méthodes
Dans les régions où la neige ne manque pas en hiver, surtout au moment des grands froids, de simples clôtures à neige judicieusement espacées aideront à l'accumuler sur les rangs du vignoble. Tout ce que ça prend, c'est une bonne couche isolante de neige d'au moins un pied d'épaisseur. Un viticulteur ne possédant qu'un faible nombre de vignes pourrait probablement assurer une bonne isolation en couvrant les rangs avec de la paille à la manière des fraisières, pourvu qu'il puisse contrôler les mulots. Certains viticulteurs ont commencé à expérimenter des couvertures isolantes blanches en tissus synthétiques (nommé "géotextile"), telles qu'on les trouve en pépinière. Ces couvertures sont assez épaisses pour conserver une certaine chaleur durant les nuits froides, mais assez claires pour ne pas surchauffer au soleil d'hiver. Bien que les techniques d'installation soient à perfectionner, les premiers résultats sont prometteurs.

Ennemis à poils ou à plumes
Les oiseaux peuvent être la cause de pertes importantes dans un vignoble. Les variétés présentant des raisins rouges sont normalement plus attirantes pour nos "amis" à plumes. Les oiseaux aiment picorer les fruits mûrs. Plusieurs moyens sont à la disposition du viticulteur pour contrer ce fléau. Des filets peuvent être installés sur les rangs lorsque le raisin a atteint une certaine maturité. Cette technique est efficace mais plutôt difficile à gérer sur de grandes surfaces. Une autre solution qui semble bien fonctionner est la mise en place d'un système sonore électronique qui imite le cri d'oiseaux de proies et d'oiseaux en détresse. Le système se déclenche automatiquement à des intervalles de temps variables pour ne pas que les oiseaux s'habituent et devinent le petit jeu. Il existe aussi des ballons garnis de rubans de couleurs qui peuvent faire l'affaire si on les utilisent, comme tous les autres moyens d'ailleurs, avec tact et seulement lorsque nécessaire. Les ratons-laveurs peuvent aussi être la cause de dégâts sur les raisins. Dans les zones boisées, ils sont souvent présents et on peut les dissuader de venir rôder dans le vignoble soit en installant une broche électrifiée (comme les clôtures à bétail) à environ 8 pouces du sol tout autour de notre précieuse plantation, soit en disposant des cages et en relâchant l'animal dans une zone éloignée de notre site. Les chevreuils, quant à eux, aiment surtout les jeunes poussent et peuvent être assez dévastateurs sur de jeunes plants ou des plants dont les bourgeons débourrent en début de saison. Pour les éloigner, on peut utiliser la bonne vieille clôture électrique, parsemer les rangs de boules à mites ou pour les cas de dommages importants, on conseil d'installer une clôture de broche carrelée de huit pieds de hauteur. Lorsqu'on butte nos vignes avec un matériel lâche comme de la paille ou des feuilles mortes pour les protéger du froid, les mulots peuvent venir établir leurs nids sous ce paillis et se nourrir de l'écorce de nos vignes. Le résultat est que les mulots auront passer l'hiver, mais pas nos vignes! Contre ces petits rongeurs, on devrait utiliser des appâts pour rongeurs. À noter que ce problème ne se rencontre généralement pas si on butte nos vignes avec de la terre et qu'il peut se produire aussi lorsque les mauvaises herbes sont mal contrôlées, donc trop hautes et trop denses.

Plus petits, mais tout aussi dangereux
Les insectes peuvent vraiment être une peste dans un vignoble. Le phylloxéra, les cicadelles, l'altise de la vigne et la tordeuse de la grappe sont probablement les insectes les plus rencontrés dans la vigne. Si la vigne semble être attaquée, l'important est de commencer par bien identifier l'insecte auquel on est confronté. Par la suite, on trouvera le meilleur produit ou la méthode à utiliser contre cet insecte, car chaque produit ou méthode peut être très spécifique pour un type de ravageur. Aussi, prenons garde de ne pas se tromper et procédons à l'application selon les recommandations qui nous ont été données par le fabricant ou un spécialiste. Il existe une grande quantité de produits chimiques contre les insectes, alors il faut être sûr de son choix et avoir suivi un cours d'application de pesticides au préalable. À ce sujet, deux publications du Ministère de l'Agriculture de l'Ontario sont de bon outils : les Recommandations pour les cultures fruitières (n° 360F) et le Manuel du jardinier (nº 64F).

Les maladies
Les maladies de la vigne sont nombreuses. Il y a les maladies fongiques comme le mildiou, l'oïdium, le phomopsis et le botrytis, fréquentes sous notre latitude à cause du climat plutôt humide durant la saison estivale. Contre ces champignons microscopiques, on utilisera des produits fongicides et on pratiquera une taille adéquate pour aérer les plants avec une attention particulière au niveau des grappes qui peuvent être endommagées gravement par la pourriture (voir le deuxième article : effeuillage et égrappage). Il y a aussi les maladies virales, donc causées par un virus mais ce type de maladie est toutefois moins fréquent. Il serait trop long de discuter de toutes ces maladies les unes après les autres, certains guides et fiches techniques du Ministère de l'Agriculture de l'Ontario y sont consacrés et en font leur unique sujet. Les viticulteurs qui emploient des pesticides sont invités à suivre un cours de manipulation sécuritaire des pesticides pour leur sécurité et celle de leur environnement.

En conclusion, juste quelques mots pour dire qu'il faut se renseigner à fond avant de se lancer dans une production telle que la vigne. Souvent, on ne réalise pas tout ce qu'implique la conduite d'un vignoble derrière l'image pittoresque que l'on a en tête. Après avoir sélectionné le meilleur site possible, il est conseillé de choisir les cépages qu’on y cultivera en tenant compte de leur rusticité, de leur potentiel vinicole et de leur résistance aux ravageurs. De plus, le viticulteur adoptera des pratiques culturales qui favoriseront une bonne ventilation des plants (par les tailles et le désherbage). Ainsi, il réduira les risques de maladies fongiques associées à des conditions trop humides et récoltera un raisin de qualité lui permettant de produire le grand cru de ses rêves.

Note: Pour des raisons de taille de document, les figures et images ont été omises dans cet article.

Viticultural Links www.littlefatwino.com